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Abdel-Rahman Ghandour: «Le quotidien des Libyens est un chemin de croix»

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Des coupures d’eau et d’électricité, des pénuries d’essence, les écoles fermées… Le quotidien des habitants de Tripoli relève de « la gageure permanente ». Témoignage ce matin d’Abdel-Rahman Ghandour, représentant spécial de l’Unicef pour la Libye, alors que la pandémie de Covid-19 progresse, notamment dans le sud du pays, et que les forces du Gouvernement d’union nationale (GNA) ont chassé les pro-Haftar qui menaient une offensive pour prendre la capitale. Abdel-Rahman Ghandour est l’invité de Carine Frenk.

RFI : Quelles sont les conséquences au quotidien à Tripoli du Covid-19, dans un pays au système de santé fragilisé par la guerre ?

Abdel-Rahman Ghandour : Le quotidien des Libyens et des Tripolitains en particulier est une gageure permanente, est un chemin de croix. Non seulement il y a eu la guerre jusqu’il y a quelques semaines et maintenant, effectivement, les troupes du général Khalifa Haftar se sont retirées de Tripoli. On vit les premières semaines de calme depuis un an et demi dans la capitale. Mais les coupures d’électricité qui augmentent énormément en été en raison de la chaleur, les coupures d’eau qui sont provoquées par des actes de sabotage politique et militaire, qui coupent l’arrivée d’eau à la moitié de la population de Tripoli en particulier, rendent la situation des familles presque intenable au quotidien.

S’ajoute la pandémie…

S’est ajouté à cela le Covid-19. Et évidemment, quand on n’a pas d’eau, cela aggrave la situation parce qu’on n’a plus les moyens de se laver les mains, d’avoir l’hygiène minimale pour se protéger du Covid-19. Donc, les coupures d’eau et les coupures d’électricité aggravent la situation du Covid-19. Et il faut rajouter à cela une grave crise de l’essence. Il n’y a plus d’essence dans les stations-essence, ce qui est incroyable pour un pays producteur. Donc, pas de possibilité de se déplacer d’un endroit à un autre, très peu d’électricité, l’eau complètement coupée et le Covid-19 en plus qui est venu se rajouter à tout cela.

Et pas d’école…

Les écoles sont fermées et malheureusement, l’année scolaire a été déclarée définitivement terminée depuis deux mois et demi. Donc, ça aussi effectivement, c’est très grave. Nous travaillons ensemble avec le ministère de l’Education pour essayer de commencer l’année scolaire de l’année d’après, tôt, pour rattraper un petit peu le temps perdu. Mais personne ne sait de quoi demain sera fait vu l’augmentation des cas de Covid-19.

Est-ce qu’à Tripoli, on voit en ce moment une forte présence militaire ?

Nous voyons une forte présence militaire, mais ce sont des milices. Ce n’est pas une armée en tant que telle. Tripoli est tenue par des milices et on ne peut pas reconnaître à leur tête leur nationalité. Si vous parlez de la présence étrangère, elle reste discrète, mais les milices restent présentes partout. Ce sont des gens qui n’ont de comptes à rendre qu’à eux-mêmes. Donc, être à la merci de ces gens, et le nombre de la criminalité a énormément augmenté ces derniers mois, les vols de voitures, les kidnappings pour rançon, des meurtres sordides ici et là. Il y a de la violence au quotidien partout. Et les Libyens, les Tripolitains continuent à vivre dans la peur sans aucun doute.

Et dans le sud de la capitale, les stigmates des récents combats sont-ils encore visibles ?

C’est apocalyptique. Ce qui reste, ce sont des décombres. On a l’impression de Beyrouth dans les années 1980. C’est incroyable, des bâtiments complètement détruits, des trous d’obus et de roquettes partout, des maisons éventrées, des toits qui ont disparu… Les vols, les pillages… Et pour rajouter à tout cela un autre fléau terrible, toutes les armes qui n’ont pas explosé, toutes les munitions qui n’ont pas explosé. Les mines qui ont été laissées derrière après la retraite qui font que retourner dans ces régions-là relève du très grand risque, du très grand péril. Et je ne pense pas qu’on puisse nettoyer toute cette région avant de nombreux mois. Ceci dit, il y a beaucoup de déplacés qui ont dû fuir les combats à l’Ouest et qui sont réfugiés à l’est du pays, qui ont peur des représailles du Gouvernement d’accord national qui reprenait du terrain à Tripoli. Donc, les habitants des régions qui étaient contrôlées par le maréchal Haftar ont fui avec les troupes qui se sont retirées. Ce qui fait que nous avons des milliers et des milliers de déplacés à l’Est maintenant, que nous sommes en train d’aider, que l’Unicef est en train d’aider avec des fournitures.

Et concernant la question des migrants, on observe en ce moment une recrudescence des départs. Comment qualifiez-vous la situation de ces migrants ?

Il y a une grande recrudescence de ces mouvements de migrants parce que nous sommes en été. En été, en général, les trafiquants sont plus actifs parce que les mers sont plus calmes et donc, beaucoup plus de bateaux de trafiquants avec des migrants qui quittent la Libye pour l’Europe. Mais les garde-côtes ont été de plus en plus formés. Les garde-côtes libyens formés par les Européens les interceptent de façon assez systématique aujourd’hui, les ramènent sur les côtes libyennes et les renvoient dans les centres de détention alors qu’ils étaient libres avant ça, parce qu’ils avaient traversé le désert pour arriver sur les côtes. Ce qui fait qu’il y a une augmentation du nombre de migrants dans les camps de détention et ceci c’est quelque chose de grave parce que, avec le Covid-19, la concentration d’une telle population dans des endroits fermés avec une hygiène très approximative représente un réel danger de santé publique.

RFI

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