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Après l’attaque de Kouré, au Niger, les humanitaires sous pression

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Le véhicule tout-terrain des six Français de l’ONG Acted qui ont été assassinés avec leur guide et leur chauffeur nigériens, le 9 août 2020, dans la réserve de Kouré, à 60 kilomètres de Niamey.

Ibrahim* est sur ses gardes, en permanence. Ne pas quitter le bureau à la nuit tombée. Ne pas marcher dans les rues. Ne pas trop en dire sur les prochaines missions envisagées par ses équipes sur le terrain. Regarder derrière soi par peur d’être suivi. Ce chef de mission d’une ONG internationale basée à Niamey vit dans un climat de suspicion permanente depuis le 9 août.

Ce jour-là, six Français de l’organisation Acted, leur guide et leur chauffeur ont été assassinés à 60 kilomètres de la capitale du Niger, dans le parc de Kouré. Comme les autres humanitaires œuvrant dans ce pays sahélien, Ibrahim est profondément choqué. « Chérie, on va partir voir les girafes de Kouré », avait-il envoyé par texto à sa femme, quelques jours avant l’attaque.

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La réserve, qui abrite les dernières girafes d’Afrique de l’Ouest, était prisée par les étrangers. « C’était notre spot du week-end. Humanitaires, diplomates, touristes : tout le monde y allait. Quand l’attaque est arrivée, on s’est tous dit : ça aurait pu être nous », raconte Elise*, une humanitaire française.

Kouré était l’une des rares localités du Niger que la France avait laissé en zone jaune, recommandant simplement à ses ressortissants une « vigilance renforcée ». Ce 9 août, les travailleurs d’Acted étaient partis sans crainte dans le parc, où des hommes armés les ont pris en embuscade, avant de les exécuter. Le 17 septembre, l’organisation Etat islamique (EI) a revendiqué les assassinats.

Principe de neutralité mis à mal

L’EI est l’organisation terroriste la plus meurtrière au Niger. Depuis le début de l’année, plus de 120 attaques ayant fait près de 660 morts lui sont attribuées, selon les données de l’ONG Armed Conflict Location and Event Data Project (Acled). En un an, le nombre de victimes tuées par l’EI et ses groupuscules affiliés a plus que doublé dans le pays.

Face à cette recrudescence des violences, les autorités françaises ont pris une décision radicale, le 13 août : classer l’intégralité du Niger en zone rouge, ce qui en fait une zone « formellement déconseillée ». Seule tache orange, « déconseillée sauf raison impérative » : Niamey. Même le Mali voisin, en guerre depuis huit ans, n’est pas soumis à un traitement aussi radical. A Niamey, cette décision a provoqué la colère des Nigériens.

Elle a aussi suscité la désapprobation de nombreux Occidentaux comme Alice Dorrer, la représentante d’Acted au Niger. Interviewée par la station nigérienne Studio Kalangou au lendemain de la décision française et de l’attaque de Kouré dont ont été victimes ses collègues, la Française est restée ferme : « Le Niger n’est pas rouge. […] Nous, on est là pour continuer d’assister les Nigériens, même si on sait qu’il y a certaines zones où on travaille qui sont particulièrement difficiles, où il faut prendre trois fois plus de précautions. On n’a pas l’intention de sortir de ces zones-là […] On avait déjà cet engagement extrêmement fort auprès des Nigériens, maintenant on a, en plus, à honorer la mémoire de ceux qui sont tombés. »

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Les autorités nigériennes, elles, craignent de voir à nouveau des organisations internationales prises pour cibles. Aussi, le 9 septembre, le ministère des affaires étrangères a pris une décision qui, depuis, ne cesse d’alimenter la polémique chez les humanitaires. Missions diplomatiques, postes consulaires et organisations internationales accréditées au Niger doivent désormais se faire escorter lors de tous leurs déplacements hors agglomération. Pour les centaines d’ONG internationales qui travaillent au Niger, c’est leur principe de neutralité dans les zones de conflit, fondement de leur intervention partout dans le monde, qui est menacé.

« Beaucoup de villageois ont été enlevés parce que les djihadistes les soupçonnaient de renseigner l’armée. Le jour où ils nous verront distribuer de l’aide humanitaire avec des militaires, ils penseront que nous avons choisi notre camp et ils cibleront encore plus les civils qu’on aide. Tout comme nous ! », s’alarme Salif*, chef de mission d’une ONG établie sur place.

« Offensé »

A l’en croire, la décision des autorités d’imposer ces escortes est moins affaire de sécurité que de diplomatie. « Les humanitaires sont instrumentalisés. L’Etat nigérien s’est senti offensé et a voulu faire payer le prix de la zone rouge, en disant à tous : “Puisque notre pays est si insécurisé, les humanitaires ne seront plus autorisés à sortir seuls », fustige Salif. Contactés par Le Monde Afrique, l’ambassade de France au Niger comme les autorités nigériennes n’ont pas souhaité s’exprimer.

Depuis quelques semaines, les humanitaires négocient avec la primature un assouplissement de cette mesure jugée trop politique et inapplicable. « L’Etat est confronté à un véritable dilemme, tempère Ibrahim Yahaya Ibrahim, analyste principal pour le Sahel à l’International Crisis Group (ICG). Le gouvernement est embêté car les humanitaires ne prennent pas assez de précautions pour aller dans certaines zones en conflit. C’est compréhensible. Les ONG y exposent leurs hommes mais aussi leurs véhicules, qui, parfois, sont récupérés par les djihadistes. Pour réduire les risques encourus par les humanitaires, l’Etat leur impose des escortes. Mais en le faisant, il les expose davantage à des attaques qui pourraient être menées contre les militaires qui les escorte. Il compromet aussi le principe de neutralité, sur lequel les humanitaires se basent pour négocier leur accès à certaines zones. »

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C’est la principale crainte des humanitaires : ne plus pouvoir assister les civils vivant, malgré eux, dans les coins les plus hostiles. Ils sont de plus en plus nombreux : 3,2 millions de Nigériens ont besoin d’assistance humanitaire cette année, contre 2,3 millions en 2019. Et les moyens manquent. Sur les 516,1 millions de dollars requis cette année, seuls 41 % des besoins ont pour l’instant été financés, selon les Nations unies.

« Combien de cet argent ira désormais dans les escortes et non plus aux populations ? », s’interroge Moktar*. Selon cet humanitaire africain, l’escorte militaire serait aussi un business qui rapporterait gros à une armée nigérienne en souffrance, financière comme morale. Elle serait facturée, selon lui, près de 1 million de francs CFA (1 500 euros) pour deux jours de terrain.

« Envoyer les locaux à la boucherie »

Les humanitaires cherchent comment contourner cette obligation. Ainsi, de plus en plus, les grandes ONG internationales sollicitent les associations locales pour aller sur le terrain et distribuer l’aide sans accompagnateurs militaires. Mais ce virage stratégique ne fait pas l’unanimité. « Cette solution n’en est pas une : c’est envoyer les locaux à la boucherie à notre place. Internationaux ou Nigériens : nous sommes tous mangés à la même sauce. Les humanitaires sont devenus une cible acceptable », souligne Elise.

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Enlèvement et assassinat d’un humanitaire français et de son ami dans un restaurant de Niamey, en 2011, rapt de six travailleurs nigériens et tchadiens à Dakoro l’année d’après ou, plus récemment, en juin, enlèvement d’une dizaine d’humanitaires d’une structure locale partenaire du Programme alimentaire mondial (PAM) dans la région de Tillabéri : au Niger, le statut d’humanitaire ne protège plus autant qu’avant face aux groupes armés. Alors, depuis l’attaque de Kouré, les règles de beaucoup d’ONG ont changé. Les listes des lieux de sortie fréquentables ont été revues. Les couvre-feu ont parfois été durcis et certains grands axes routiers sont interdits de circulation.

Assis dans son bureau, Ibrahim regrette de voir le Niger devenir un pays où les humanitaires ont peur de venir travailler. Un nouveau courriel vient d’arriver dans sa boîte mail. Envoyé par ses équipes de Diffa, dans le sud-est du pays, le message fait part de la peur et du refus des salariés de sortir distribuer l’aide avec les badges de l’organisation autour du cou et les logos sur les voitures. C’était pourtant, jusqu’à présent, un principe chez nombre d’humanitaires : être clairement identifié pour ne pas être pris pour cible.

*Les prénoms ont été changés.

Découvrez notre minisérie « Sahel, terre d’humanitaires »

C’est une terre sous perfusion, des millions de kilomètres carrés quadrillés par les humanitaires. Le 9 août, la mort de sept employés d’Acted au Niger, dont six jeunes Français, a braqué les projecteurs sur les ONG en mission dans les pays du Sahel. Plus de 2 000 au Mali, 3 000 au Burkina, quelque 500 au Niger… Ces organisations maillent un territoire synonyme de sécheresse, de faim et d’insécurité, dans le but d’apporter aide et soutien aux populations les plus fragiles. Une façon de pallier l’absence d’Etat, au risque, justement, d’empêcher ces Etats faibles d’asseoir leur présence. Pour mieux comprendre leurs missions et leurs modes d’intervention, Le Monde Afrique vous propose une série d’analyses et de reportages.

Episode 1 Périr ou laisser périr : l’impossible dilemme des humanitaires au Sahel
Episode 2 Au Sahel, les ONG locales, relais indispensables « là où plus personne ne peut mettre les pieds »
Episode 3 Au Sahel, l’humanitaire, une autre tactique militaire
Episode 4 Alliance Sahel : le double pari de sortir de l’humanitaire et de faire accepter le militaire
Episode 5 A « l’hôtel Quarantaine » de Niamey, les humanitaires se réinventent face au Covid-19

Le monde

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