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Au mont Rushmore, visages pâles et sombre histoire

Juchés sur les épaules de leurs parents, le regard tourné vers le ciel, les enfants ont le sourire, et dans les yeux, des reflets rouges et dorés. Dans la foule compacte de 7500 Américains, heureux détenteurs d’une invitation obtenue par tirage au sort, beaucoup arboraient une casquette aux couleurs du drapeau des États-Unis. Ou à l’effigie de Donald Trump. En ce doux vendredi d’été, tous ont admiré le feu d’artifice qui, pendant 18 minutes, a illuminé les têtes monumentales des anciens présidents George Washington, Thomas Jefferson, Theodore Roosevelt et Abraham Lincoln, taillées dans le granite des montagnes des Black Hills. Cette mise en scène patriotique, voulue par Donald Trump depuis plus d’un an, se déroulait vendredi soir au mémorial du mont Rushmore, dans le Dakota du Sud, en présence du locataire de la Maison-Blanche.

L’événement a été maintenu, sans distanciation ni masque obligatoire, en dépit de l’épidémie de coronavirus qui a entraîné l’annulation à travers le pays de multiples festivités entourant le 4 juillet, la fête nationale. En dépit, aussi, de la controverse enveloppant ce monument, hymne à la nation américaine baptisé le « sanctuaire de la démocratie », mais érigé sur des terres sacrées volées aux Sioux Lakotas. Qui, eux, préfèrent parler de « sanctuaire de l’hypocrisie ». Car là où les plus jeunes spectateurs, à la nuit tombée, ont admiré une pluie d’étoiles éphémères à l’aplomb d’une imposante montagne sculptée, ces Indiens natifs, héritiers légitimes des « collines noires » dont leurs ancêtres furent chassés dans le sang, y ont vu, eux, un affront supplémentaire. Une énième célébration de cette république américaine si intrinsèquement paradoxale, bâtie sur un idéal de liberté, mais aussi sur son exact opposé : la colonisation, le massacre des peuples autochtones et l’esclavage.

« Les Black Hills, ou comme nous les appelons en langue lakota “He Sapa”, constituent le centre de notre univers. C’est l’endroit où notre histoire et notre culture ont commencé », explique à Libération l’historien sioux Nick Estes, de la tribu des Brûlés, l’un des sept clans des Lakotas. « Ce n’est pas seulement un site sacré important pour le peuple lakota. Plus de cinquante nations autochtones ont des liens avec la zone des Black Hills », ajoute ce professeur de l’université du Nouveau-Mexique, spécialiste de la résistance autochtone et cofondateur, en 2014, de l’organisation The Red Nation, qui milite pour la défense et la « libération » des peuples natifs.

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Cette libération, les Lakotas l’espèrent depuis près d’un siècle et demi. En 1868, le traité de Fort Laramie reconnaît les Black Hills comme leur appartenant « à perpétuité ». Mais en 1874, la découverte de gisements aurifères lors d’une expédition menée par le lieutenant-colonel George A. Custer déclenche une ruée vers l’or, à laquelle participe notamment Calamity Jane. La guerre des Black Hills éclate entre tribus indiennes et armée des États-Unis. Victorieux en 1876 lors de la célèbre bataille de Little Bighorn, au cours de laquelle périssent Custer et près de 300 de ses hommes, les Sioux, menés par les chefs Crazy Horse et Sitting Bull, finissent par capituler l’année suivante. Les vaincus sont envoyés dans des réserves, leurs terres confisquées.

Jusqu’à ce jour, le litige territorial demeure. « Nous revendiquons la propriété légale de cette terre, qui a d’ailleurs été reconnue par la plus haute instance judiciaire américaine », souligne Nick Estes. En 1980, la Cour suprême a en effet conclu, dans un jugement quasi unanime, que le gouvernement fédéral s’en était emparé illégalement. « Comme la cour n’a pas le pouvoir de rendre une terre à ses propriétaires légitimes, elle a offert une compensation financière que les Lakotas ainsi que les Cheyennes, également signataires du traité, ont toujours refusée, car les Black Hills ne sont pas à vendre », poursuit l’historien. Placée dans un trust, la somme — l’équivalent d’environ 100 millions de dollars — génère depuis des intérêts, au point d’approcher aujourd’hui les 2 milliards. Un magot que les tribus refusent catégoriquement de percevoir, car cela mettrait fin à leurs revendications.

« Avec arrogance et par le feu »

La visite de Donald Trump — la première d’un président au mont Rushmore depuis George W. Bush en 2002 — suscite la colère des tribus locales. « En tant que président des États-Unis, il devrait appliquer les traités signés par son pays. Et en tant que détenteurs originels de ce territoire, nous ne lui donnons pas notre permission d’y entrer », tonne Julian Bear Runner, président du conseil tribal des Oglalas, majoritaires chez les Lakotas, qui n’a eu aucun contact avec la Maison-Blanche. Dans une lettre ouverte, le chef de la tribu sioux de Cheyenne River, Harold Frazier, déplore de son côté l’organisation d’un tel rassemblement et d’un feu d’artifice, le premier sur le site de Rushmore depuis une décennie. « Nous sommes obligés d’assister impuissants à la flagellation de notre terre en grande pompe, avec arrogance et par le feu, en espérant que nos terres sacrées survivent », écrit-il.

Les deux hommes souhaiteraient que les visages des quatre présidents américains, que Harold Frazier accuse d’avoir « menti, trompé et assassiné des innocents », soient effacés. Pour les Sioux, la sculpture massive incarne le symbole du suprémacisme blanc, du racisme structurel et des injustices dont continuent, encore aujourd’hui, à souffrir les communautés autochtones. Le sculpteur qui réalisa le monument entre 1927 et 1941, Gutzon Borglum, entretenait d’ailleurs des liens étroits avec le Ku Klux Klan. Quant à Washington, Jefferson, Lincoln et Roosevelt, « tous avaient des vues anti-autochtones », assène Nick Estes, intarissable sur leur « sinistre héritage ».

Auteur en 1776 de la Déclaration d’indépendance des États-Unis, Thomas Jefferson y parle d’« Indiens sauvages et impitoyables », rappelle l’historien. Qui s’attarde longuement sur le cas Lincoln, certes révéré pour son opposition à l’esclavage, mais responsable de la « pire exécution de masse de notre histoire » pour avoir « ordonné en 1862 la pendaison de 38 combattants dakotas qui avaient résisté à la colonisation blanche dans le Minnesota ».

Hommages anachroniques

Outre la venue controversée de Donald Trump, la mobilisation consécutive au meurtre de George Floyd par un policier blanc, le 25 mai, à Minneapolis, aiguise aussi le débat autour du mont Rushmore. Perçus comme des hommages anachroniques à un passé colonial ou esclavagiste, des statues, des plaques commémoratives ou des monuments ont été la cible, ces dernières semaines, de manifestants qui réclament leur retrait. Quand ils ne les dégradent ou ne les déboulonnent pas eux-mêmes, aux États-Unis comme en Europe. Rushmore, avec ses quatre présidents en granite incarnant le rêve et la construction des États-Unis, n’échappe pas à la règle. Car les Indiens natifs — pas plus que les Noirs américains dans les statues confédérées — ne se reconnaissent en rien dans cette représentation que leur pays se fait de lui-même.

« Le contexte actuel offre peut-être une ouverture vers une meilleure prise en compte de l’histoire des tribus indiennes », espère James Anaya, doyen de la faculté de droit de l’université du Colorado et ancien rapporteur de l’ONU sur les droits des peuples autochtones, de 2008 à 2014. « Il existe une plus grande prise de conscience et une sensibilité accrue à l’égard de l’histoire de l’esclavage subi par les Afro-Américains, et des symboles liés à l’esclavage, dit-il à Libération. Cette prise de conscience ne s’est pas encore étendue à la situation des autres personnes de couleur, en particulier les Natifs américains, qui ont eux aussi souffert d’une histoire monstrueuse aux mains des États-Unis. Il devrait y avoir un dialogue sur les symboles et les monuments qui rabaissent l’identité culturelle des populations autochtones et les offensent. Les sculptures du mont Rushmore en font partie. »

Dans son rapport onusien de 2012 sur la situation des peuples autochtones aux États-Unis, le premier du genre, James Anaya avait préconisé, dans le cadre de « mesures de réconciliation et de réparation », que la question des « terres traditionnelles » volées « en violation des traités » soit mise sur la table. Et que les tribus puissent « maintenir des liens avec les sites ayant une importance culturelle ou religieuse », citant l’exemple des Black Hills. « Le cas du mont Rushmore est complexe, car le monument est gravé dans une montagne et représente des icônes américaines », concède-t-il.

« Faire preuve de retenue »

Comment, alors, sortir de ce dilemme ? Comment réparer des dégâts par définition irréversibles ? Nick Estes, qui souhaiterait un « retrait » du monument, reconnaît « ne pas savoir à quoi cela pourrait ressembler ». « Le versant d’une montagne sacrée a déjà été vandalisé, difficile d’imaginer comment elle pourrait être restaurée. » La destruction du monument, placé sous la juridiction fédérale du National Park Service, et qui attire chaque année trois millions de touristes, semble, quoi qu’il arrive, impensable. D’où la nécessité d’expliquer, de contextualiser. Mais cela ne se fait pas sans résistance. De 2004 à 2010, Gerard Baker a été le premier Natif américain à diriger le mont Rushmore. Sous son mandat, les visites guidées ont commencé à inclure des informations sur la façon dont les États-Unis s’étaient emparés illégalement des Black Hills. « Mais tous les visiteurs n’apprécient pas d’entendre des histoires traditionnelles de liberté compliquées par des leçons sur l’injustice, racontait en 2010 l’historien Jeffrey Ostler dans un ouvrage sur le sujet. Certains se plaignent, et on demande aux guides de faire preuve de retenue. »

Vendredi soir, assurément, en présence de Donald Trump, la retenue devait être au rendez-vous. Les présidents glorifiés, les Sioux Lakotas, gommés. Il ne faudrait surtout pas gâcher la magie du feu d’artifice.

Le devoir

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