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Covid-19 : Madagascar malade de ses enterrements ratés

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Le corps d’un patient décédé du Covid-19 repose dans l’une des chambres de l’hôpital universitaire d’Andohatapenaka à Antananarivo, le 20 juillet 2020, en attendant son inhumation.

Toute la maisonnée est là, veillant depuis deux jours sous les néons blafards. Au milieu de la pièce, le voile blanc de la moustiquaire recouvre le cadavre du chef du fokontany (quartier) décédé deux jours plus tôt d’un arrêt cardiaque. Depuis, sa dépouille est veillée dans un recueillement quasi monacal, entrecoupé seulement à intervalles réguliers par le coucou suisse qui ponctue les heures ou les chants de prière. Dans cette veillée « mixte », les cantiques traditionnels succèdent aux évangéliques avec le plus grand naturel.

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Ce qui est moins « normal », c’est le remplissage du lieu. Ils devraient être bien plus nombreux à veiller le mort. Mais à cause de l’arrêt des transports et de la peur de la contamination au coronavirus, une partie de la famille manque à l’appel. « Des absences qui nous rendent tristes car notre famille aurait besoin d’être épaulée dans la douleur », chuchote Tsiry, un proche du défunt.

Dans cette cérémonie, où chaque geste à un sens, un homme entre et tend une enveloppe au fils aîné du défunt. Symbolique et matériel à la fois, ce geste sert à marquer la solidarité des proches grâce à un don d’argent pour aider à couvrir les frais. C’est le cycle de la solidarité et du fihavanana, qui peut se traduire par la paix ou la solidarité.

Accompagner le deuil

Et une fois ce don effectué, l’homme à l’enveloppe fait un tour de salle pour serrer les mains de chaque convive. Même en période de Covid-19, difficile de supprimer ce contact physique, d’autant que, comme le rappelle Tsiry, « ce geste est une façon de demander le repos pour l’âme du mort auprès du Créateur ».

Dehors, dans la nuit épaisse de cette fin d’hiver, une dizaine de personnes se relaient autour d’un feu où le repas des invités mijote dans des marmites en aluminium. « Du riz avec des brèdes, et aussi des saucisses malgaches. Du café et du thé, parce qu’il faut bien tenir toute la nuit ! », détaille l’homme. « Et surtout, surtout, pas de sel dans le repas. C’est fady [tabou] ! Il faut une nourriture neutre pour accompagner le deuil. Se régaler lors d’un décès serait déplacé », précise-t-il, pour qu’on comprenne ce rituel savamment codé.

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La veillée va continuer jusqu’au lendemain après-midi. Un enchaînement de gestes et de codes divers. Puis, il restera à envelopper la dépouille dans un linceul avec une corde passée sept fois autour des membres. Ensuite, le corps sera emmené vers le cimetière dans un bus dont on aura préalablement arrosé les roues de rhum.

« Heureusement, le chef était natif des hauts plateaux. Il va pouvoir être enterré dans le caveau familial, auprès de ses ancêtres », soupire le jeune homme, visiblement soulagé qu’il ne soit pas bloqué loin de chez lui à cause des restrictions de déplacement dues au Covid-19.

Des rituels très ancrés

Durant la pandémie, d’autres ont eu moins de chances et certains morts n’ont pas pu retrouver la terre de leurs ancêtres. Comme les autorités ont formellement interdit le transport des dépouilles hors de la région de la capitale, les non-natifs d’Antananarivo n’ont pas pu rejoindre le tombeau de leurs ancêtres, et les familles ont dû louer en catastrophe des emplacements dans les cimetières de la ville. « J’ai perdu deux oncles et deux cousins. On a juste eu droit à une nuit de veillée. Et encore seulement pour les très proches. Plus rien n’est comme avant », déplore Aïna, une artiste plasticienne.

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A Madagascar, la mort s’accompagne d’une série de rituels très ancrés. Même si, partout, les grandes étapes sont identiques – prières, enveloppement du défunt, préparation du tombeau, enterrement –, les détails diffèrent d’une région à l’autre. Le fihavanana est un principe fondateur de la société traditionnelle malgache, au point qu’il est cité en préambule de la Constitution de la Troisième République.

Dans ces conditions, « il ne faut pas sous-estimer l’impact psychologique que représentent les mesures de distanciation sociales lors des cérémonies funéraires, explique Mahery Andrianahaga, historien spécialisé dans la culture et le patrimoine malgache. Il y a les rituels en soi, c’est-à-dire les gestes, mais, au-delà, la présence de toutes les personnes montre que le vivant ne sera pas oublié ». Pour ce scientifique, « beaucoup de familles ont vécu comme un accablement supplémentaire le fait qu’un des leurs meurt dans ces conditions qui pouvait être lues comme un châtiment divin ».

D’autant que le renforcement du sentiment d’isolement et d’abandon est couplé à une superstition faisant craindre que, mal accompagné, le défunt ne trouve pas le chemin pour rejoindre ses ancêtres. Dans la famille d’Aïna, un nouvel ensevelissement aura même lieu pour éviter ce risque. « Comme les funérailles de mon premier oncle n’ont pas pu se tenir dans son caveau originel, nous attendons le déconfinement total des régions pour faire une cérémonie de réensevelissement », explique la jeune femme.

Comme elle, « beaucoup de familles attendent le moment opportun pour se rattraper en quelque sorte », précise Mahery Andrianaga. Rituels de commémoration, visites et retraites de prière seront donc à l’ordre du jour une fois le retour à la normale car, comme le dit un proverbe malgache, « les morts ne sont vraiment morts que lorsque les vivants les ont oubliés ».

Le monde

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