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En Libye, l’émergence d’une société civile protestataire rebat les cartes politiques

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Lors d’une manifestation contre la dégradation des services publics, à Tripoli, le 24 août 2020.

Ce sont des scènes auxquelles les Libyens n’avaient plus assisté depuis bien longtemps. Cortèges de manifestants, banderoles déroulées et slogans criés contre la corruption, le coût de la vie ou la défaillance des services publics : ces images d’une société civile en plein réveil sont en train de se substituer aux clichés de milices surarmées qui ont tant contribué à façonner la réputation extérieure d’une Libye réduite à ses seules convulsions militaires. Depuis le 23 août, des protestations – principalement de jeunes gens – ont éclaté à Tripoli, Misrata et Zaouïa, en Tripolitaine (ouest), avant de s’étendre à Benghazi, Tobrouk ou Al Marj, en Cyrénaïque (est).

Si certains groupes armés sont intervenus pour tenter de mater le mouvement – Human Rights Watch (HRW) a dénoncé 24 arrestations à Tripoli entre le 23 et le 29 août, tandis que la mission des Nations unies pour la Libye a déploré la mort d’un manifestant à Al Marj le 12 septembre –, ces mobilisations ont pu se déployer avec une aisance relative tant les mots d’ordre des marcheurs recoupent les préoccupations de la population. Un nouveau courant d’opinion semble ainsi émerger en Libye, en rupture avec les acteurs politico-sécuritaires qui ont fait main basse sur le pays depuis son enlisement dans la guerre civile à partir de 2014.

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Ses griefs sont principalement de nature socio-économique – pénurie d’eau, d’électricité et de biens de consommation, inflation, etc. –, mais la mauvaise gouvernance dénoncée pose en filigrane la question de la confiscation du pays par un cartel de milices et les réseaux politiques associés tant à l’ouest qu’à l’est. « Au-delà des microclimats et des contextes locaux, les dynamiques de fond sont communes, analyse Virginie Collombier, chercheuse à l’Institut universitaire européen de Florence. Ces mouvements sont dirigés contre les élites politiques, qui, absorbées par leurs jeux de pouvoir, sont incapables de fournir à la population les services de base. »

Coupures d’électricité, pénurie d’essence…

L’émergence de cette protestation survient dans un contexte de relative accalmie militaire dans l’affrontement entre le bloc de la Tripolitaine, dirigé par le gouvernement d’« accord national » (GAN, de Faïez Sarraj), et la coalition agrégée en Cyrénaïque autour de l’Armée nationale libyenne (ANL, du maréchal Khalifa Haftar). Après leur retrait des faubourgs de Tripoli, les troupes de Haftar, cible d’une contre-offensive du GAN puissamment aidé par les Turcs, ont dû se replier début juin vers leur bastion historique de la Cyrénaïque.

Le conflit a fini par s’immobiliser autour de la nouvelle ligne de front établie au centre du pays, le long de l’axe Syrte-Al Djoufrah. Au renforcement des capacités du GAN par les Turcs a répondu l’appui continu des Russes, des Emirats arabes unis et des Egyptiens aux forces de Haftar. Le face-à-face relativement équilibré entre les deux camps consolidés dans leurs fiefs respectifs a fait baisser la tension, bien qu’aucun cessez-le-feu n’ait été formellement signé.

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Cette désescalade sur fond d’impasse politique a rendu d’autant plus insupportable, aux yeux de la population, la dégradation de ses conditions de vie. A l’essor exponentiel de la pandémie de Covid-19 – la Libye enregistre le taux de progression de la contamination le plus élevé d’Afrique du Nord (+ 96 % entre le 1er et le 8 septembre par rapport à la semaine précédente) – s’ajoutent des difficultés quotidiennes qui ne cessent de s’aggraver : coupures d’électricité pouvant durer trois jours consécutifs, interminables attentes devant des stations d’essence en rupture d’approvisionnement, impossibilité de se procurer des liquidités bancaires, inflation galopante…

Le chaos économique s’est approfondi depuis le blocus, mi-janvier, des terminaux du croissant pétrolier (à l’est de Syrte) décidé par Haftar, arme de pression sur la Banque centrale, basée à Tripoli, accusée par les partisans du maréchal de répartition inégalitaire des revenus des hydrocarbures entre la Tripolitaine et la Cyrénaïque. La production pétrolière a chuté de 90 % (100 000 barils par jour contre 1 million fin 2019), imposant des importations massives d’essence qui grèvent d’autant la balance des paiements du pays.

Risque de récupération du mouvement

Dans ce contexte, le réveil de la société civile peut-il rebattre les cartes d’une Libye jusque-là figée dans sa fracture politico-militaire ? C’est ce que croit Tarek Megerisi, chercheur au Conseil européen pour les relations internationales. « On présentait la population libyenne comme fataliste et il est vrai qu’elle s’est tenue tranquille durant le conflit militaire. Mais cette nouvelle énergie qui se manifeste à travers les protestations est un moteur de changement réunifiant le pays au-delà de la division est-ouest », estime-t-il.

Les obstacles qui se dressent face aux protestataires n’en sont pas moins immenses. Le premier est le risque permanent de récupérations du mouvement par divers groupes liés au complexe politico-militaire dans chaque camp. « A ce stade, il semble difficile qu’un large mouvement se développe de manière autonome, à l’ouest comme à l’est, en raison des manipulations – ou des soupçons de manipulations – dont il est l’objet », souligne Wolfram Lacher, chercheur à l’Institut allemand des affaires internationales et de sécurité, basé à Berlin.

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L’agitation dont le centre-ville de Tripoli a été le théâtre, fin août, a bien illustré ce handicap. La protestation a aussitôt été happée dans les luttes de faction internes au camp pro-GAN, notamment la rivalité qui oppose le premier ministre, Faïez Sarraj, à son très puissant ministre de l’intérieur, Fathi Bashagha. Le duel entre les deux hommes reflète dans une certaine mesure les tensions récurrentes entre les groupes armés de Tripoli, qui prospèrent autour de M. Sarraj, et ceux de Misrata – d’où est originaire M. Bashagha –, qui ont joué un rôle stratégique dans la défense de la capitale contre Haftar.

En Cyrénaïque, un scénario comparable a vu le jour avec des manifestations à Benghazi, Tobrouk ou Al Marj s’inscrivant dans la toile de fond d’une lutte d’influence larvée entre le maréchal Haftar, détenteur du pouvoir militaire en sa qualité de chef de l’ANL, et le président du Parlement basé à Tobrouk, Aguila Saleh, de plus en plus courtisé par les Occidentaux comme une figure alternative au controversé Haftar. Lors des rassemblements à Benghazi, des partisans de Haftar ont ouvertement soutenu les revendications des manifestants en cherchant à les canaliser contre les autorités civiles de l’est afin de mieux les détourner d’une mise en cause de l’ANL.

« Peur de représailles militaires »

« Dans l’est libyen, il semble difficile que la protestation prenne un tour politique contre Haftar en raison de la peur de représailles militaires », confirme Hanan Salah, chercheuse de HRW sur la Libye. Les fissures qui lézardent le bloc politico-militaire de l’est n’en sont pas moins porteuses de germes de recomposition.

L’échec de l’offensive de Haftar contre Tripoli a profondément dégradé l’image du maréchal auprès des tribus qui le soutenaient jusque-là (Awagir, Qadhadhfa, Maghrarba, Obeidat, Barasa, Hassi) et dont certaines semblent désormais diriger leur loyauté vers Aguila Saleh. « Les tribus sont en train de lâcher Haftar, qui n’est plus soutenu que par les milices salafistes de l’école madkhali [liée à l’Arabie saoudite] », précise M. Megerisi. A Syrte, le divorce est en outre consommé entre les partisans de Haftar et la tribu des Qadhadhfa, qui avait soutenu le chef de l’ANL comme un marchepied vers la restauration de l’ancien régime de Mouammar Kadhafi, issu de cette tribu.

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Aussi les récupérations partisanes ou tribales de la protestation contre la mauvaise gouvernance, en Tripolitaine comme en Cyrénaïque, sont-elles susceptibles d’affaiblir le mouvement qui semblait s’esquisser. A Tripoli, certains analystes demeurent néanmoins optimistes sur le scénario d’un renouvellement de la scène politique libyenne, pointant notamment la perspective d’un futur dépassement des fractures régionales. « La société civile, à l’est comme à l’ouest, n’aura pas d’autre choix que de s’ouvrir aux autres régions, car les autorités politiques ne cessent de s’affaiblir et sont impuissantes à répondre à leurs revendications », affirme Oussama Assed, le directeur du cercle de réflexion Libya Research Center for Strategic and Future Studies, à Tripoli.

« On ne peut exclure que le mouvement finisse par échapper aux autorités et connaisse une escalade, ajoute M. Lacher. Dans l’est par exemple, la structure du pouvoir de Haftar est toujours en place mais elle est fragile. Tout peut s’effondrer assez vite si le mur de la peur tombe. »

Le monde

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