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En Tanzanie, l’omerta sur le coronavirus règne à l’approche de la présidentielle

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John Magufuli en meeting à Dodoma avec son parti, Chama Cha Mapinduzi (CCM), le 29 août 2020. Le président tanzanien est candidat à sa succession lors des élections générales du 28 octobre.

« Eh, enlève ton masque ! Tu es en Tanzanie. Il n’y a pas de Covid ici » : tel est le surprenant message d’accueil martelé par les agents gouvernementaux aux nouveaux arrivants qui viennent de traverser Namanga, le poste frontière séparant le pays du Kenya. Une apostrophe qui n’a rien d’une blague, mais traduit fidèlement l’atmosphère régnant sur place. Depuis que le président tanzanien, John Pombe Magufuli, « coronasceptique » revendiqué, a déclaré début juin dans une église que « le virus a été totalement éliminé par Dieu grâce aux prières des Tanzaniens », le pays a choisi d’ignorer officiellement la pandémie.

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Dès la fin avril, la Tanzanie avait cessé de publier les chiffres sur l’évolution des contaminations au nouveau coronavirus. Désormais, à l’approche de la présidentielle et des élections générales du 28 octobre, on peut voir circuler sur Internet des images de meetings politiques où se pressent des foules dépourvues de masques. Une attitude générale suscitant l’inquiétude de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), de la communauté internationale, mais aussi d’une partie de l’opinion tanzanienne.

« Le président a installé une terreur dans tous les secteurs : les médias, les organisations de la société civile… Plus personne n’ose parler de coronavirus ouvertement. Le pays est dans un déni inquiétant. Il est carrément impossible de savoir aujourd’hui combien de personnes sont contaminées. Aucune idée sur la progression du virus non plus », commente anonymement une source tanzanienne bien informée, soulignant que le verrouillage s’inscrit dans une démarche globale du régime qui vise à museler toute voix dissidente.

Un numéro vert pour dénoncer

Tombée de la 75e place en 2015 – année où M. Magufuli a été élu – à la 124e en 2020 au classement mondial de la liberté de la presse établi par Reporters sans frontières (RSF), la Tanzanie s’est dotée d’un numéro vert permettant de dénoncer toute personne qui propagerait sur les réseaux sociaux des « rumeurs sur le Covid-19 ». « Les médias se contentent aujourd’hui de la communication institutionnelle. Il est très risqué de faire un reportage, une enquête sur le coronavirus », regrette encore notre source.

Le 20 avril, Talib Ussi Hamad, journaliste du quotidien swahili Tanzania Daima, accusé d’avoir publié des informations concernant un malade du Covid-19 sans son consentement, a été suspendu six mois, une sanction jugée disproportionnée par plusieurs organisations. Quatre jours plus tôt, le journal Mwananchi se voyait interdit de publication sur Internet, également durant six mois, par l’organe gouvernemental de régulation. Son tort ? Avoir publié une photo du président Magufuli au milieu d’une foule dans un marché, ignorant tout des gestes barrières préconisés contre le coronavirus. La liste n’est pas exhaustive.

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Mais que pensent les Tanzaniens des risques liés à l’épidémie, faute de pouvoir exprimer leur point de vue haut et fort ? « Les opinions sont largement partagées entre ceux qui ont tendance à être toujours d’accord avec M. Magufuli et ceux qui pensent qu’il est fou et ont décidé de prendre des précautions telles que la distanciation sociale, le lavage des mains, etc. », observe Jenerari Olimwengu, analyste politique tanzanien. Quoi qu’il en soit, « le Covid-19 n’aura que peu d’effet sur les élections, et c’est à craindre lorsque vous observez les foules gigantesques lors des rassemblements politiques mais aussi pendant les matches de football », poursuit-il.

Haji Semboja, économiste et professeur d’université, affirme que le coronavirus est pourtant bien présent en Tanzanie, et que les hôpitaux sont remplis de patients. « Mais c’est un problème parmi tant d’autres, rappelle-t-il. Dans le débat public, la corruption, les questions de liberté et de violation des droits humains occupent plus d’espace. » Selon le professeur, si le coronavirus ne devrait pas constituer un enjeu susceptible de peser sur le prochain scrutin, il en va de même avec les récentes prouesses économiques de la Tanzanie, officiellement entrée dans la catégorie des pays à revenu intermédiaire. « Pour le citoyen ordinaire, explique-t-il, ceci ne veut pas dire grand-chose, parce qu’il y a un problème d’équité. La pauvreté reste l’une des préoccupations majeures pour la population. »

Pléthore de concurrents

Le 28 octobre, l’opposition alignera 14 candidats à l’élection faute d’avoir réussi à s’entendre sur une candidature commune. Une pléthore de concurrents qui devraient faire pencher la balance en faveur du président sortant, bientôt 61 ans, lequel souffre pourtant d’une popularité en berne. D’après les chiffres de Twaweza, un groupe tanzanien de chercheurs indépendants, le pourcentage d’opinions positives le concernant, qui atteignait 96 % en 2015, est tombé à 55 % en 2017.

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Mais la multiplication des challengers de John Pombe Magufuli aura surtout pour conséquence de réduire les chances de Tundu Lissu, célèbre et principal opposant, candidat du Chadema (pour Chama cha Democrasia na Maendeleo, le Parti pour la démocratie et le progrès). L’avocat de 52 ans est revenu dans la compétition après trois ans d’exil. En septembre 2017, il avait failli succomber aux balles « d’hommes non identifiés », selon la version officielle, qui l’avaient attaqué à son domicile de Dodoma, la capitale politique.

Le monde

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