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En Tunisie, l’agriculture fait sa révolution numérique

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Une vache portant un collier connecté, relié à la plate-forme MooMe.

A Takelsa, dans le Cap-Bon, à la pointe nord-est de la Tunisie, Mahmoud Bouassida tâte ses oranges, l’air inquiet. Ces derniers jours, des pluies torrentielles se sont abattues sur son verger de douze hectares où il cultive différentes variétés, telles des sanguines, des oranges douces ou des clémentines.

Des précipitations bienvenues à condition de faire attention. « Nous avons eu une période de sécheresse juste avant alors, avec la pluie, les fruits peuvent se gorger de trop d’eau et exploser de l’intérieur. C’est comme un humain assoiffé qui va se ruer sur une bouteille d’eau et boire trop vite, il aura mal au ventre », raconte ce passionné qui a abandonné il y a dix ans une carrière dans l’industrie pétrolière pour acheter un terrain et se mettre à cultiver.

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Si Mahmoud a tout appris sur le tas, il s’appuie aussi sur la technologie : des capteurs installés dans les conduits d’irrigation et dans le sol, et un boîtier sans fil connecté au logiciel d’Ezzayra, une start-up d’agritech, l’aident à gérer sa ferme. Dans le cas présent, le système lui permet de réguler la salinité des sols et d’injecter les sels minéraux nécessaires ou non par rapport à la pluviométrie. Sa ferme est reliée à une station qui automatise les processus d’irrigation et de fertilisation grâce aux informations envoyées par le logiciel.

« Chaque année, on doit s’adapter aux conséquences du changement climatique, dans une culture d’agrumes qui consomme beaucoup d’eau. Avec ce système, au lieu d’avoir des ouvriers qui passent leur temps à ouvrir et fermer les vannes, tout est calculé et établi par l’ordinateur, sur lequel je peux ajouter des paramètres si besoin. Les ouvriers sont redirigés vers d’autres tâches », précise-t-il. Le programme est aussi capable de repérer les fuites sur le goutte-à-goutte, difficilement identifiables à l’œil nu.

Réduire les coûts

Au côté de Mahmoud Bouassida, Yasser Bououd, 42 ans, l’un des initiateurs d’Ezzayra, règle certains détails de la plate-forme. Issu d’une famille d’agriculteurs de la région, ce développeur expatrié au Canada est revenu en Tunisie pour passer cinq ans « les pieds dans la boue » dans l’exploitation familiale avant de mettre au point, en 2016, son projet entrepreneurial avec deux associés.

La start-up propose une solution de gestion intégrée pour mieux gérer les exploitations agricoles comme celle de Mahmoud et réduire les coûts liés au gaspillage et au manque de suivi. Une façon de répondre aux défis que Yasser Bououd a pu observer lui-même sur le terrain. « En Tunisie, on fait de l’agriculture de façon ancestrale, avec un savoir-faire que l’on se transmet, alors que, ces trente dernières années, toutes les données ont changé », affirme-t-il. Le pays est classé parmi les plus touchés dans le monde par le risque de pénurie hydrique.

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« Notre système permet aussi de réduire l’usage des pesticides avec un dosage précis. L’idée est également d’offrir la traçabilité des produits pour le consommateur avec la collecte des données », ajoute l’entrepreneur. Pour convertir les exploitations à ces algorithmes, il faut rallier les plus réticents au changement. La rentabilité du dispositif a convaincu une soixantaine de clients.

« Prenez une exploitation de 1 000 hectares d’agrumes qui consomme annuellement en eau entre 5 000 et 8 000 dinars (entre 1 500 et 2 400 euros) par hectare par an, si vous optimisez ne serait-ce que 100 dinars par hectare, l’agriculteur gagne au moins 100 000 dinars par an » avec un gain de 30 % grâce à une meilleure gestion de la main-d’œuvre, assure Yasser Bououd. Le chiffre d’affaires de la société a atteint 100 000 euros en 2019 et devrait doubler cette année.

Le secteur agricole au centre de l’économie

Dans une Tunisie où l’agriculture représente entre 9 et 11 % du PIB et près de 15 % de l’emploi, l’adaptation aux aléas climatiques et la modernisation du secteur sont devenues des nécessités. D’autant que les prévisions annoncent pour la prochaine décennie des sécheresses plus longues, une diminution des ressources en eau de cinq et une augmentation des incendies.

La crise sanitaire a contribué à remettre le secteur agricole et agroalimentaire au centre de l’économie tunisienne. Très sollicité pendant la période de confinement pour parvenir à répondre aux besoins des foyers tunisiens, il fait désormais meilleure figure que le tourisme, qui affronte une nouvelle crise avec le Covid-19.

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Le digital permettra-t-il de remobiliser une génération qui s’était désintéressée de l’agriculture à cause de son manque de rentabilité et de l’endettement des aînés ? C’est ce que pourrait permettre la start-up MooMe, créée par trois jeunes en 2019 et consacrée à la collecte de données des vaches laitières. Comme Yasser Bououd, Ahmed Achballah, 36 ans, diplômé en sciences appliquées, est né dans une famille de fermiers. Avec d’autres ingénieurs, il a tenté de résoudre les problèmes récurrents des élevages bovins en Tunisie, comme la mauvaise fertilité et la difficulté à détecter les maladies précoces.

Leur outil : un collier connecté pour vache, muni d’un petit capteur qui analyse le niveau de rumination et les mouvements, notamment pour identifier des maladies comme la mammite ou la boiterie, mais aussi pour évaluer sa fertilité.

Des boîtiers qui remplacent les sonnailles

« Le plus important pour un éleveur est de savoir quand faire l’insémination artificielle, témoigne Ahmed. Ces données nous permettent de l’alerter à l’avance. » Dans les fermes du nord-ouest où il a testé son produit, les colliers noirs ont remplacé les sonnailles au cou des bêtes. Les boîtiers MooMe installés dans les étables indiquent que les données sont en train d’être traduites en algorithmes et tableurs, à Tunis, puis renvoyées sur la plate-forme à laquelle l’agriculteur a accès.

Même si la moyenne d’âge de 80 % des agriculteurs en Tunisie est de 50 ans, Ahmed compte sur leurs enfants, ouverts aux nouvelles technologies, et les vétérinaires pour saisir l’intérêt du collier qu’il vend à 200 dinars (62 euros) avec des formules par abonnement mensuel.

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La Tunisie compte officiellement près de 92 000 ingénieurs. Parmi eux, 10 000 sont au chômage et quelque 2 000 partent chaque année travailler à l’étranger. Les acteurs de l’agritech font valoir que de nombreux diplômés en électromécanique ou en technologies de l’information pourraient se reconvertir avantageusement dans un projet agricole grâce au digital et à l’innovation.

La plate-forme Nabda.tn des deux frères Ahmed Hamouda et Mohamed Amine s’est ainsi fixée pour objectif de documenter en vidéo l’effort de ces nouveaux entrepreneurs. « Nous avons commencé en montrant l’impact des start-up issues de l’agritech à travers leur approche de cocréation avec les agriculteurs, car cela touche directement les jeunes qui sont issus de milieux ruraux et qui déconsidèrent le travail de la terre », explique Ahmed Hamouda.

Pour une agriculture biologique et durable

Syrine Baghdadi, 27 ans, ingénieur agronome, tente quant à elle, via le digital, de rassembler les jeunes « agripreneurs » de demain. Pendant le confinement, elle a monté avec une équipe la start-up BioAgrihelpers pour former à l’agriculture biologique et durable. « L’idée est de former, mais aussi de pouvoir échanger au sein d’une communauté encore à construire », précise-t-elle.

Si l’agritech n’en est qu’à ses débuts en Tunisie, le secteur semble à fort potentiel, notamment pour les business angels qui s’intéressent au pays. Ainsi, la start-up tuniso-française NextProtein, qui produit des aliments à partir de larves de mouches, est parvenue au printemps à lever plus de 10 millions d’euros. Khaled Helioui, l’un des investisseurs, voit dans cette réussite un coup de pouce pour le reste de l’écosystème qui, estime-t-il, doit miser sur la qualité plutôt que la quantité.

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« Ce n’est pas par hasard si l’une des start-up qui a levé le plus de fonds dans le pays est issue de l’agritech. Les problématiques abordées comme le risque de famine ou de manque d’eau prévalent de plus en plus », souligne-t-il.

Au plan mondial, l’agritech est moins attractive que la fintech ou la sécurité. Mais elle connaît un véritable essor depuis quelques années, une dynamique que la crise sanitaire ne fait que renforcer. En Tunisie, une dizaine de start-up agritech sont désormais actives dans ce secteur. Un écosystème conforté par la mise en place du StartupAct, un cadre juridique initié par les entrepreneurs et adopté par le gouvernement tunisien en 2018.

Dans les incubateurs de la capitale, les formateurs sont confiants malgré certains problèmes persistants pour les nouveaux venus. « La Tunisie a une longueur d’avance grâce à ses compétences technologiques, mais des obstacles demeurent au niveau de la législation, sans compter les barrières à l’entrée sur le plan logistique ou administratif », évalue Yehia Houry, directeur exécutif au sein de l’accélérateur Flat6Labs à Tunis. Il déplore le clivage établi par les institutions entre un entrepreneur issu de l’informatique et un agriculteur au sens traditionnel. Le plus dur des labeurs reste le changement des mentalités.

Le monde

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