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La hantise de l’hôpital public au Maroc retarde les diagnostics en cas d’infection au Covid-19

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Devant l’hôpital militaire Mohammed VI à Rabat, le 15 avril 2020.

C’est un immeuble tranquille de Sidi Othmane, au sud-est de Casablanca. Ses quatre étages logent des familles modestes et son rez-de-chaussée abrite deux épiceries. Ici, tout le monde se connaît, tout le monde se côtoie. « Nous cohabitions paisiblement », témoigne Salima, la voisine du troisième. Pourtant, la confiance s’est brisée il y a quelques semaines lorsqu’une ambulance l’a réveillée en pleine nuit. « On nous a dit que le vieux monsieur du premier était positif et qu’il allait être transféré à l’hôpital dans un état grave. On est tombés des nues », chuchote la jeune maman sur son palier.

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L’enquête épidémiologique a révélé six cas d’infection au Covid-19 dans ce petit immeuble : la fille du défunt avait contracté le virus sur son lieu de travail, début septembre, et développé des symptômes respiratoires et digestifs. « Elle a eu peur de se faire tester. Alors elle s’est discrètement confinée chez elle et a pris du Doliprane, raconte Salima. Je comprends, elle a eu peur de se retrouver coincée à l’hosto. Le problème, c’est que son père était diabétique. » La famille a attendu douze jours avant d’appeler un médecin. Le père est décédé à l’hôpital après plusieurs jours sous respiration artificielle. Un commerçant du rez-de-chaussée et un couple de quinquagénaire voisin sont toujours en soins intensifs.

« Fini la distinction entre riches et pauvres »

Des histoires tragiques comme celle de l’immeuble de Sidi Othmane, les établissements de santé marocains en voient tous les jours. « Beaucoup de malades s’automédiquent dès que les symptômes apparaissent et arrivent trop tard. Nous sommes alors obligés de les hospitaliser », soupire l’épidémiologiste Jaafar Heikel, spécialiste des maladies infectieuses. Refus de protocole thérapeutique, dispositif de tests peu accessible, peur d’être hospitalisé… Les raisons qui freinent les dépistages sont nombreuses. Mais c’est surtout l’angoisse de l’hôpital public qui dissuade les malades de faire appel aux professionnels de santé. « Les patients ont peur de se retrouver dans les structures publiques. Or, plus nous tardons à dépister, plus la maladie progresse et plus nous aurons des difficultés à soigner les patients », avertit le docteur Heikel.

Avec 137 248 cas d’infection au coronavirus et plus de 2 400 décès au 7 octobre, le royaume, qui avait amorcé une sortie de confinement très prudente, a vu les contaminations exploser au lendemain de la fête de l’Aïd et pendant les vacances d’été. Et l’augmentation significative des tests de dépistage qui sont passés de 20 000 par jour (contre une centaine au début) est aussi une conséquence de la flambée des chiffres. Même si le taux de létalité reste sous la barre des 2 %, « sur le terrain, nous voyons des patients arriver avec huit, dix jours de retard, met en garde l’épidémiologiste. Nous nous sommes retrouvés avec près de 20 000 malades sous observation. Il y a un risque de surcharge des hôpitaux. En ce moment, les patients circulent entre les établissements de santé pour trouver une place ! »

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Au Maroc, 90 % des patients inscrits à la caisse d’assurance maladie préfèrent se faire soigner dans le privé. Pourtant, hormis une poignée de cliniques privées dans les grandes villes, les cas de coronavirus sont principalement admis dans les établissements publics : centres hospitaliers universitaires (CHU), centres de santé et hôpitaux de campagne. Perçu très négativement par la population, le système de santé public est vieillissant et ses structures, rudement mises à l’épreuve par la crise liée au coronavirus, sont défaillantes. Avec 12 000 médecins dans le secteur public pour 36,5 millions d’habitants et seulement 1 642 lits en réanimation, le système tout entier est sous tension.

Fin août, la diffusion sur les réseaux sociaux de vidéos montrant le chaos dans un hôpital de Marrakech a fini d’achever la réputation du secteur public. On y voit des patients atteints du coronavirus dormir à même le sol, dans des conditions insalubres, privés de soins faute de matériel médical. « On est terrorisés à l’idée de finir comme eux. Avec le coronavirus, c’est fini la distinction entre riches et pauvres. Tout le monde est logé à la même enseigne, confie Dalila Hajji, consultante en ressources humaines de 43 ans, à Casablanca. Personnellement, si je ressens l’un des symptômes, je n’irai pas de me faire tester. Ils demandent la pièce d’identité et font remonter le résultat au ministère de la santé. »

Dispositif de suivi à la maison

La tension est aussi palpable du côté des laboratoires. Jusque-là, seuls les instituts publics étaient autorisés à pratiquer les tests PCR et sérologiques, créant une surcharge d’activité. Le cahier des charges imposé aux laboratoires privés, jugé trop contraignant, a récemment été amendé et une vingtaine de laboratoires privés ont pu être agréés.

« S’ils nous avaient permis de faire les dépistages il y a trois mois, on aurait pu éviter les retards de diagnostic. Ils ont trop attendu, cela a pris des proportions ridicules », dénonce un biologiste à Rabat.

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Enfin, depuis quelques semaines, les personnes déclarées positives ne sont plus contraintes de séjourner à l’hôpital si les symptômes sont légers. Un dispositif de suivi à la maison a permis à de nombreux malades de prendre le traitement à base d’hydroxychloroquine et d’azithromycine depuis leur domicile, monitorés à distance par le personnel de santé. « Malgré tout, les gens n’ont pas confiance. Ils craignent toujours de voir l’ambulance arriver comme c’était le cas au début de la crise sanitaire », regrette le biologiste.

Le monde

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