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Pourquoi est-il si difficile de renoncer au pouvoir?

De nombreux chefs d’Etat à travers le monde sont prêts à modifier les Constitutions ou les interpréter à leur guise pour se maintenir au pouvoir.

Qu’est-ce qui pousse un président à s’accrocher au pouvoir ?

L’argent ? La réponse est simple : la corruption.

« Ils peuvent gagner beaucoup d’argent et ils restent là pour rester riches », explique le professeur Nic Cheeseman, co-auteur du livre « How To Rig an Election ». « Mais en fait, il y a des choses beaucoup plus compliquées qui se passent. »

Ce que les dirigeants craignent plus que de perdre de l’argent, dit le professeur Cheeseman, c’est d’être poursuivis après leur démission. Et ils ont de bonnes raisons d’avoir peur.

Selon les recherches menées dans son livre, entre 1960 et 2010 en Afrique, 43% des dirigeants qui ont démissionné ont été poursuivis, envoyés en exil ou tués.

Omar al-Bashir
Image captionL’ancien président soudanais Omar al-Bashir (à droite) a été reconnu coupable de corruption et doit faire face à des accusations de génocide et de crimes de guerre

C’est un risque important, mais ce n’est pas tout.

L’entourage

Il y a aussi la pression que les dirigeants ressentent de la part de leurs proches, de leurs alliés politiques ou même de la police et de l’armée qui les ont peut-être aidés à accéder au pouvoir.

Même lorsque vous pensez que votre heure est venue, un groupe de personnes va frapper à votre porte et vous dire « ce n’est pas à propos de vous », dit-il.

« Il s’agit de milliers de personnes qui ont fait des choses pour vous et se sont sacrifiées pour vous ».

Le professeur Cheeseman a trouvé des preuves que les personnes qui étaient proche de Robert Mugabe dans ses dernières années ont influencé sa décision de s’accrocher au pouvoir.

Robert Mugabe s'exprimant sur un podium
Image captionRobert Mugabe, le leader autoritaire du Zimbabwe depuis 37 ans, a été contraint de se retirer par ses anciens alliés dans l’armée

Mais il y a peut-être aussi quelque chose d’encore plus profond en jeu, quelque chose concernant l’emprise que le pouvoir lui-même exerce sur nos esprits.

Le Dr Dacher Keltner a écrit à ce sujet il y a plus de dix ans dans son livre The Power Paradox.

Le paradoxe est que les personnes qui accèdent au pouvoir sont généralement sociables et aimables.

Ils gagnent la confiance de leur entourage – que ce soit en tant que dirigeant d’un club de tennis local, d’une entreprise lucrative ou de tout un pays.

Mais lorsque ces personnes sont au pouvoir, elles deviennent une autre bête à part entière.

Le Premier ministre du Cambodge, Hun Sen, s'exprime lors d'une conférence
Image captionLe Premier ministre Hun Sen, homme fort du Cambodge, est au pouvoir depuis 1985

Une recherche a montré que le fait de donner du pouvoir aux gens, même arbitrairement pour une courte période, modifie leur comportement.

Ils commencent à agir d’une manière qui leur est bénéfique et perdent leur empathie envers les autres.

Ils commencent à croire qu’ils ont raison plus souvent.

Ils deviennent grossiers, impulsifs et sont plus enclins à interrompre les autres ou à éviter le contact visuel lorsque quelqu’un leur parle.

L’une des expériences les plus célèbres du Dr Keltner sur ce phénomène a eu lieu dans les années 1990. À l’aide d’un groupe d’étudiants de l’université divisé en petits groupes de trois, il a attribué au hasard le pouvoir à une personne.

« Nous leur avons dit que nous disposions de données sur eux indiquant qu’ils avaient de bonnes aptitudes à diriger », dit-il. Mais c’était un mensonge. Puis ils ont assigné une tâche au groupe et, environ 30 minutes après le début de la tâche, les chercheurs ont disposé une assiette de biscuits.

La personne à qui l’on avait attribué le pouvoir a pris plus que sa part de biscuits. Elle a également mangé de façon désordonnée, en faisant du bruit et en renversant des miettes.

Se sentir bien

Depuis, de nombreuses recherches ont montré que lorsque les gens obtiennent du pouvoir, ils sont moins inhibés.

Les enfants riches sont plus susceptibles que les enfants pauvres de voler à l’étalage, d’avoir un comportement sexuel inhabituel ou d’insulter leurs collègues.

Yoweri Museveni dans un chapeau à large bord regardant la caméra
Image captionLe président ougandais Yoweri Museveni se présente pour son cinquième mandat en 2016

« Deux actes d’instabilité sur trois sont perpétrés par des individus de haut niveau », déclare Dr Keltner.

« Ce sont des données empiriques ». Il a beaucoup étudié le pouvoir dans un contexte d’entreprise.

Et c’est pourquoi il pense que le pouvoir crée une dépendance. Sans inhibitions, les gens ont la liberté de poursuivre leurs propres intérêts et désirs, leur propre plaisir.

« Dans l’esprit de la personne qui est au pouvoir – et dans son système nerveux – le pouvoir fait du bien. »

« Les personnes qui ont du pouvoir ressentent plus de bonheur, se sentent plus appréciées, ont l’impression d’avoir un statut ou une estime plus élevés. Leur système nerveux est plus calme, leur santé est plus robuste, ils se sentent mieux dans la vie ».

Les flagorneurs

Le Dr Keltner a déclaré que les personnes qui ont du pouvoir ont tendance à se comporter comme des patients qui ont endommagé la partie de leur cerveau qui inhibe le comportement impulsif.

Il faisait référence aux recherches du neuroscientifique Sukhminder Obhi.

Le président de la Biélorussie, Alexandre Loukachenko, participe à un forum
Image captionLes critiques qualifient le président biélorusse Alexandre Loukachenko de « dernier dictateur d’Europe », alors qu’il en est à son cinquième mandat.

Ce commentaire a suscité des réactions intéressantes de la part de personnes souffrant de lésions cérébrales.

J’ai reçu une lettre de quelqu’un [atteint d’une lésion cérébrale] qui m’a dit : « Comment osez-vous ? Je suis beaucoup plus sage que Donald Trump ».

Il est donc logique qu’un leader qui est tout puissant puisse devenir arrogant, qu’il puisse penser qu’il est le seul à pouvoir diriger.

Il pourrait perdre de vue ce qui est le mieux pour le pays.

« L’autre chose est que chaque année, ils nomment des béni-oui-oui et ils licencient les personnes qui sont les plus critiques à leur égard », dit le professeur Nic Cheeseman.

« Ils n’ont probablement pas une grande appréciation de ce qu’ils font de mal. »

L’impact psychologique de la perte de pouvoir est également profond.

Des recherches sur des groupes de primates, par exemple, ont montré que les hommes plus âgés réagissent violemment lorsqu’ils ont l’impression de perdre le pouvoir.

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Un test de caractère

Mais si le pouvoir corrompt, alors pourquoi tous les dirigeants ne sont-ils pas despotiques, des assassins mégalomanes ?

En 2018, Aleksandra Cislak, professeur de psychologie à Varsovie, a identifié deux aspects très différents – et à nouveau très contradictoires – du pouvoir.

Le pouvoir donne à la personne puissante le contrôle sur la vie des autres, mais il lui donne aussi plus de contrôle sur sa propre vie.

C’est à cela que les gens font référence lorsqu’ils disent que quelqu’un a du pouvoir. Lorsqu’une personne a plus de contrôle sur sa propre vie, cela conduit souvent à un comportement positif.

Le pouvoir a des effets très positifs

Mais lorsque ce contrôle est perdu – disons par exemple que le pays dont vous êtes responsable sombre dans le chaos – c’est là que l’effet corrosif du pouvoir peut prendre le pas sur l’effet positif.

« Le pouvoir est bon et peut être utilisé pour le plus grand bien », dit le professeur Cislak, « mais vous devez être conscient du prix à payer pour le pouvoir ».

Selon elle, si les dirigeants sont conscients de ce paradoxe, il est possible de garder la bonne partie et d’éviter la mauvaise.

Ces mots (souvent attribués à Abraham Lincoln, mais qui sont en réalité prononcés à son sujet) commencent donc à avoir un sens.

« Presque tous les hommes peuvent supporter l’adversité, mais si vous voulez tester le caractère d’un homme, donnez-lui du pouvoir. »

Avec: BBC

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