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Pourquoi la Turquie va envoyer ses troupes en Libye

Ankara s’apprête à envoyer des forces militaires en Libye pour soutenir le Gouvernement d’union nationale de Fayez al-Sarraj contre les forces du maréchal Khalifa Haftar. Comment expliquer l’initiative du président turc Recep Tayyip Erdogan et quel peut être son impact sur les pays de la région ? Décryptage.

Les députés turcs ont approuvé, jeudi 2 janvier, une motion permettant au président Recep Tayyip Erdogan d’envoyer des troupes en Libye pour soutenir le Gouvernement d’union nationale (GNA) de Fayez al-Sarraj, reconnu par l’ONU, et qui est menacé par une offensive du maréchal Khalifa Haftar, l’homme fort de l’Est libyen, soutenu notamment par l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et l’Égypte.

Le soutien militaire turc au gouvernement de Fayez al-Sarraj intervient après la signature, le 27 novembre, d’un accord controversé entre Ankara et Tripoli qui prévoit une coopération renforcée en matière de sécurité entre les deux parties et la démarcation des frontières maritimes entre elles.

Pourquoi la boussole turque pointe-t-elle désormais en direction de la Libye ? Quelles sont les aspirations d’Ankara dans le pays ? Quelles sont les implications pour le Maghreb ? Bachir Abdel-Fattah, expert des affaires turques et iraniennes au Centre Al-Ahram pour les études politiques et stratégiques, basé au Caire, répond aux questions de France 24.

France 24 : Que vient faire la Turquie en Libye ? Quels sont les enjeux pour le président Recep Tayyip Erdogan ?

Bachir Abdel-Fattah : Le pouvoir turc poursuit plusieurs objectifs stratégiques en Libye, dont l’essentiel est en rapport avec les ressources d’hydrocarbures. La Turquie consomme énormément d’énergie chaque année, mais n’a pas suffisamment de ressources naturelles pour satisfaire ses besoins. Malgré les opérations de forage effectuées par Ankara, ses zones marines ne contiennent pas de gisements majeurs de gaz ou de pétrole. Le rapprochement entre la Turquie et le Gouvernement d’union nationale libyen (GNA) répond à cette volonté de trouver de nouvelles ressources énergétiques.

C’est dans ce sens qu’Ankara a récemment conclu un accord maritime controversé avec le gouvernement de Fayez al-Sarraj, en vertu duquel la Turquie peut faire valoir ses droits sur de vastes zones maritimes en Méditerranée orientale. Cette région de la Méditerranée contient d’énormes gisements de gaz naturel estimés à plus de 100 mille milliards de mètres cubes. Ankara cherche donc à s’octroyer une large part de ces richesses. L’accord connu sous le nom d' »Eastmed » entre la Grèce, Chypre et Israël, qui a été signé ce jeudi et vise à sécuriser l’approvisionnement énergétique de l’Europe le long d’une ligne de plus de 1 870 km, est venu entraver les tentatives de la Turquie d’étendre son contrôle sur la Méditerranée orientale. L’alliance turco-libyenne est une réponse à cet accord.

Outre l’énergie, Ankara a signé un accord portant sur une coopération militaire avec le GNA. Pour quelles raisons ?

L’implication politique et militaire turque en Libye s’inscrit dans le cadre des efforts du président Erdogan d’étendre l’influence de son pays, comme dans une sorte de nouvel Empire ottoman, sur la région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord. D’un point de vue stratégique, la Turquie se rapproche des frontières occidentales de l’Égypte. La Libye est le théâtre d’un conflit indirect entre Le Caire, qui soutient le maréchal Khalifa Haftar, et Ankara, qui soutient militairement le Premier ministre Fayez al-Sarraj. Les relations entre l’Égypte et la Turquie sont très tendues depuis que l’armée a renversé le président islamiste Mohamed Morsi en 2013 [alors appuyé par Recep Tayyip Erdogan, lui-même issu de la mouvance islamiste, NDLR].

Quel peut être l’impact de ces développements en Libye sur les pays du Maghreb voisin ?

En raison du voisinage entre la Libye et les pays du Maghreb, ces derniers sont susceptibles d’être affectés si, avec l’entrée en jeu de la Turquie qui modifie les rapports de force, de nouveaux fronts s’ouvraient ou si les batailles s’intensifiaient au point de conduire à encore plus de chaos. Un tel scénario déstabilisateur pourrait favoriser la propagation et l’infiltration d’éléments terroristes, et faire craindre une vague de migration de la Libye vers ses voisins. Toujours est-il que les pays du Maghreb restent neutres dans leurs positions sur le conflit libyen, et il est difficile de penser qu’ils puissent se laisser entraîner dans une guerre de lutte d’influence.

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