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Rentrée littéraire : la sélection du « Monde Afrique »

De gauche à droite : Alain Mabanckou, Bernardine Evaristo et Deon Meyer.

Chaque rentrée littéraire a ses incontournables et son lot de surprises. Le cru 2020 n’y échappe pas. On retrouve les grands noms de la littérature africaine, comme le Congolais Alain Mabanckou ou le maître du polar sud-africain, Deon Meyer. Quelques jeunes auteurs, à l’instar du Congolais Fiston Mwanza Mujila, de l’Ivoirien Gauz ou du Camerounais Marc Alexandre Oho Bambe, confirment leur talent. Et cette année, deux traductions nous permettent de découvrir de grandes plumes anglophones : la Sud-Africaine Sindiwe Magona et la lauréate du Booker Prize 2019, Bernardine Evaristo. Enfin, ce mois de septembre autorise quelques beaux voyages avec l’utopie tunisienne de Saber Mansouri, la pièce d’Eva Doumbia et le roman graphique de Frédéric Ciriez sur Frantz Fanon.

Fiston Mwanza Mujila : Baroque tropical

Il y a du Samuel Beckett chez Fiston Mwanza Mujila. Pour son second roman, La Danse du vilain, l’auteur congolais a fait de sa ville natale, Lubumbashi, le théâtre de l’absurde. Entre snif de colle et basses œuvres pour un parrain de la ville, Sanza se débat pour survivre dans une jungle urbaine peuplée de personnages paumés. On y croise un enfant-sorcier, un fou à perruque, un caniche, des kadogo (enfants soldats) qui chassent Mobutu du pouvoir, un écrivain autrichien qui arrive tout droit d’un Angola en guerre où de nombreux Congolais partent tenter leur chance au fond des mines de diamants. Là où règne une étrange Madone, « Sainte Patronne des orpailleurs zaïrois de Luanda Norte », qui vit « en même temps en Angola et au Japon » deux siècles plus tôt. Le loufoque le dispute au réel magique, inscrivant La Danse du vilain dans la veine du baroque tropical de l’écrivain angolais José Eduardo Agualusa (Barroco tropical, Métailié, 2011). Tantôt roman choral tantôt pièce de théâtre, La Danse du vilain joue avec les écritures et une langue française que Fiston Mwanza Mujila se plaît à dynamiter avec poésie.

La Danse du vilain, de Fiston Mwanza Mujila, Métailié, 272 pages, 17 euros, numérique 12,99 euros.

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Gauz : Paris clandestin

Depuis la parution en 1959 d’Un nègre à Paris, de Bernard Dadié, le thème de l’immigration est devenu un grand classique de la littérature africaine contemporaine. L’Ivoirien Gauz l’a investi dès son premier roman remarqué, Debout-payé. Après un second ouvrage sur la colonisation à l’écriture radicalement différente, Camarade Papa, il y revient avec l’humour et la tendresse qu’on lui connaît. Black Manoo narre les chroniques bellevilloises d’un ancien junkie ivoirien qui, au fond d’une épicerie de produits exotiques, a ouvert un bar clandestin, le Sans Issue. Gauz manie avec adresse les punchlines dont il a seul le secret pour une plongée sarcastique au cœur d’une France paria, celle des Bougnats d’hier et des migrants d’aujourd’hui.

Black Manoo, de Gauz, Le Nouvel Attila, 154 pages, 18 euros, numérique 11,99 euros.

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Deon Meyer : Liaisons dangereuses en Afrique du Sud

Les fans de Deon Meyer retrouveront avec bonheur le policier de l’unité d’élite des Hawks Benny Griessel dans un polar politique remarquable. Après le roman d’anticipation L’Année du lion, où il était question d’une pandémie de « viruscorona » (écrit quatre ans avant l’épidémie de Covid-19), l’écrivain sud-africain livre un thriller d’espionnage formidablement bien ficelé où il est question d’un complot international en vue d’assassiner un président niant les idéaux du Congrès national africain (ANC), totalement corrompu et compromis notamment avec des hommes d’affaires indiens. Toute ressemblance avec un certain Jacob Zuma empêtré dans des scandales sexuels et des affaires de corruption, dont certaines avec les frères Gupta, n’est sans doute pas fortuite…

La Proie, de Deon Meyer, traduit de l’afrikaans par George Lory, Gallimard, 576 pages, 18 euros, numérique 12,99 euros.

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Sindiwe Magona : Comment renaître de l’apartheid ?

« Mon fils a tué votre fille. » Une Sud-Africaine noire s’adresse ainsi à une Américaine blanche. Mère à mère revient sur le lynchage populaire à Guguletu (un township du Cap) d’une jeune Américaine venue aider à préparer, en 1993, les premières élections postapartheid. Inspiré d’un fait réel, c’est l’un des grands romans sud-africains, pour la première fois traduit en français. Sindiwe Magona donne la parole à une mère déchirée entre son amour pour son fils et un « sentiment profond d’échec personnel ». Retraçant sa vie dans un pays englouti par la violence raciste et patriarcale, la narratrice plonge dans les profondes et complexes racines du mal. Et comprend que son fils, sans avenir, n’a fait que répondre à cette injonction qu’il entend depuis son enfance : « Un colon, une balle ! » Salué par André Brink et Desmond Tutu lors de sa parution en 1998, Mère à mère annonce toutes les difficultés de la réconciliation post-apartheid et livre une écriture profondément humaine et féministe.

Mère à mère, de Sindiwe Magona, traduit de l’anglais par Sarah Davies Cordova, Mémoire d’encrier, 280 pages, 19 euros, numérique 8,99 euros.

Frédéric Ciriez et Romain Lamy : Tout sur Fanon

Rome, août 1961. Fait inhabituel : à l’encontre de toutes ses habitudes, pendant trois longues journées, Jean-Paul Sartre n’écrit pas. Rien. Pas une seule ligne. C’est qu’il est bien trop occupé à échanger avec un homme qu’il juge exceptionnel. Un authentique révolutionnaire qui se consacre corps et âme à la cause algérienne : Frantz Fanon. Dans un roman graphique exceptionnel par sa documentation, Frédéric Ciriez et Romain Lamy prennent le prétexte de cette rencontre entre Sartre et Fanon, qui demande au philosophe français de préfacer son livre testament, Les Damnés de la Terre. Frédéric Ciriez met alors en perspective, de manière fort réussie, la portée de la vie et de l’œuvre du psychiatre et militant anticolonialiste.

Frantz Fanon, de Frédéric Ciriez et Romain Lamy, La Découverte, 240 pages, 28 euros.

Alain Mabanckou : Leçons de choses

D’une anecdote sur son chien Moki, qu’il appâte avec un avocat, à ses déambulations au côté de la romancière Pia Petersen, en passant par une discussion avec son fils Boris sur le rap ou la mort de Kobe Bryant, pour Alain Mabanckou tout est prétexte à dissertation sur la sape, la littérature, Mohamed Ali, la NBA, la démocratie, le vin… Fidèle lecteur de James Baldwin, il évoque la question des droits civiques, des inégalités, mais ne se prononce guère sur les mobilisations contre les violences racistes policières et le mouvement Black Lives Matter. C’est que si Alain Mabanckou revient sur sa perception des questions raciales, c’est pour mieux dire sa volonté de s’affranchir de la couleur.

Rumeurs d’Amérique, d’Alain Mabanckou, Plon, 256 pages, 19 euros, numérique 12,99 euros.

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Saber Mansouri : L’estime de soi comme utopie

« Huit traîtres à la nation » comparaissent devant « les Maîtres de l’Institution infaillible ». Ils ont osé défier le pouvoir central de Tunis et proclamé « la République de la Source de l’Aube », dans le nord-ouest tunisien et sur la frontière algérienne. Une démocratie utopique fondée sur l’estime de soi. A l’occasion de leur procès, le romancier Saber Mansouri revisite l’histoire culturelle et politique de son pays, de l’Antiquité à la chute de Ben Ali, en passant par la colonisation, Bourguiba, la révolte de Gafsa en 2008, et évoque les liens qui unissent les populations du nord-ouest au « Pays-Têtu » voisin. En toile de fond, le mépris de l’élite tunisienne pour cette région pauvre, minée par les humiliations et la haine de soi. Un roman philosophique à l’écriture caustique et poétique. Une leçon d’humanité.

Sept morts audacieux et un poète assis, de Saber Masouri, Elyzad, 368 pages, 22 euros.

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Marc Alexandre Oho Bambe : Sauver l’humanité

Est-ce un roman ? Une odyssée ? Un long poème ? Les Lumières d’Oujda, du poète slameur Marc Alexandre Oho Bambe, prix Paul-Verlaine de l’Académie française en 2015, sont tout cela à la fois. Un livre magnifique sur les migrations, construit autour de destins croisés, de rêves et de peurs. Mais aussi un travail documentaire sur les camps de migrants à travers le monde, réalisé à partir d’enquêtes menées par le romancier camerounais, qui s’interroge sur ce qui peut motiver le départ coûte que coûte. Dans une geste poétique salvatrice, Oho Bambe réussit à percevoir les lumières au cœur des ténèbres, cette part d’humanité qui persiste à prendre part à la beauté du monde. Malgré tout.

Les Lumières d’Oujda, de Marc Alexandre Oho Bambe, Calmann-Lévy, 240 pages, 19,50 euros, numérique 13,99 euros.

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Eva Doumbia : Coup de poing théâtral

C’est l’histoire d’une famille africaine comme on en voit peu sur les planches des théâtres français. Elle n’habite ni dans une tour HLM ni dans une cité, mais dans un pavillon d’une bourgade de province. L’un des enfants, Drissa, rêve d’avoir un chien. Pour lui. Pour faire comme les voisins. Des Blancs. Pour correspondre à la famille idéale des publicités. Mais c’est bien connu, les publicités trahissent le réel. Et Drissa et ses amis Mandela, Karim… doivent faire face à une autre réalité. Celle des a priori, du racisme, de la violence policière.
Avec Le Iench (« chien » en verlan), l’autrice et metteuse en scène franco-ivoiro-malienne Eva Doumbia signe une pièce salutaire qui sera sans doute l’un des temps forts de cette rentrée théâtrale. La première du Iench sera jouée au Centre dramatique national de Normandie, à Rouen, le 6 octobre.

Le Iench, d’Eva Doumbia, Actes Sud, 80 pages, 12,50 euros.

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Bernardine Evaristo : Douze femmes puissantes

En 2019, le Booker Prize créait la surprise en récompensant deux romancières. Deux femmes qui écrivent sur la condition féminine. L’une connue, Margaret Atwood. L’autre inconnue, Bernardine Evaristo. Avec Fille, femme, autre, l’Anglo-Nigériane signe un roman polyphonique dans lequel résonnent les voix de douze femmes, de 19 à 93 ans, qui narrent un siècle de combat pour la liberté et la reconnaissance des femmes dites « autres ». Parce que femmes dans un monde patriarcal, parce qu’immigrées, noires ou métisses, prolétaires, pauvres dans une Angleterre conservatrice où « le racisme est intériorisé partout », parce que queers… Un roman poème féministe bouleversant, libéré de la ponctuation et au souffle épique.

Fille, femme, autre, de Bernardine Evaristo, traduit de l’anglais par Françoise Adelstain, Globe, 480 pages, 22 euros.

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