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Sécurité des humanitaires en zone sensible: l’équation insoluble

Après le drame de Kouré, au Niger, où 6 salariés de l’ONG Acted, leur chauffeur, et un guide ont été assassinés, des voix se sont prononcées pour un renforcement de la protection des personnels humanitaires. Mais la communauté reste attachée à ses principes de neutralité et d’impartialité, et met déjà beaucoup en œuvre pour assurer la sécurité de ses membres.

« Tu travailles en relation proche avec tes équipes, avec tes bases dans le pays. Chaque mouvement doit être précédé d’une évaluation sécuritaire de la zone. » Nicolas*, chef de sécurité pour une ONG internationale en République centrafricaine, a déjà effectué de nombreuses missions en tant que « référent » sur ce thème dans le pays. Plongée depuis 2013 dans un conflit politico-militaire dont elle peine à se sortir, la Centrafrique doit en effet faire face à de nombreuses violences et est toujours en grande partie sous contrôle de nombreux groupes armés. Les ONG apportent une aide indispensable aux communautés les plus touchées, y compris dans les zones les plus instables. Sur 4,6 millions d’habitants, plus de la moitié dépendent d’une aide humanitaire d’urgence, dont près de 700 000 déplacés internes.

Le travail de Nicolas demande une excellente connaissance du pays. Son activité au quotidien consiste en grande partie à rassembler des informations et évaluer les risques encourus par les équipes dans le pays, notamment lors des déplacements dans des nouvelles zones. « Il s’agit de faire une analyse de la région. Quelle est la typologie du terrain ? De la brousse ? De la forêt ? Dans quel état sont les routes ? Il faut aussi étudier les acteurs qui sont sur place. ».

Rencontrer les autorités locales, bien sûr, les forces armées, la mission de l’ONU, mais aussi les responsables des groupes armés. « Théoriquement, ensuite, ça dépend de la politique des ONG, mais tu t’arranges pour rencontrer tous les acteurs, pour garantir la sécurité. Expliquer pour quelle activité on veut venir sur cette zone et obtenir une garantie d’accès, en sachant que la garantie tu ne l’as jamais à 100 %. Mais au moins une adhésion par rapport à ta venue. »

« Criminalité opportuniste »

Malgré ces précautions, les attaques demeurent assez nombreuses. La RCA, tout comme le Niger, fait partie des pays qui subissent le plus d’agressions contre les humanitaires. 306 incidents y ont ainsi été recensés en 2019, contre près de 320 au Niger. Trouver des similitudes entre les deux pays peut d’ailleurs paraître évident au premier regard. Comme le Niger, la RCA est considérée comme l’un des plus pauvres au monde (les deux pays se plaçant aux deux dernières places en termes d’Indice de développement humain du PNUD), et tous deux sont en proie à un climat d’insécurité important dans certaines zones. Entre 160 et 180 ONG nationales et internationales y travaillent dans chacun des deux pays, pour apporter une aide aux populations les plus démunies.

Fabrice*, spécialisé dans l’assistance aux ONG sur les problématiques de sécurité, et basé lui aussi à Bangui, estime cependant que la comparaison s’arrête là. « En RCA, on est quand même beaucoup moins dans une logique de conflit idéologique, impliquant des groupes fondamentalistes, par exemple. La principale motivation des groupes armés en Centrafrique, est principalement tournée vers le contrôle des ressources économiques. »

Pour Nicolas comme pour Fabrice, les agressions subies par les humanitaires en Centrafrique sont davantage liées à une « criminalité opportuniste ». Ils n’y sont pas visés pour ce qu’ils représentent. « Même les campagnes médiatiques qui ont pu viser tel ou tel pays, comme la France, n’ont pas eu d’impact tangible sur les ONG provenant de ces mêmes pays, insiste Fabrice. Tout le monde a des armes et il y a une criminalité importante. Et dans ce contexte les ONG sont surtout perçues comme des ressources financières. »

Cycle de violences

Les principaux humanitaires ciblés sont d’ailleurs les salariés nationaux des ONG, en raison de leur vulnérabilité plus grande. Ils vivent au milieu de la population, circulent en moto, etc. Sur le terrain, ajoute Nicolas, ce sont la plupart du temps des « éléments incontrôlés » qui sont à l’origine de ces attaques et de ces pillages, même s’il a remarqué ces derniers mois l’apparition d’un phénomène inquiétant : « À plusieurs reprises, des humanitaires ont été enlevés pendant plusieurs heures avant d’être relâchés, pour demander de relâcher des éléments de ces groupes armés. »

Khardiata Lo Ndiaye, la coordinatrice humanitaire pour les Nations unies au Niger, estime également que « les situations entre les deux pays sont tout à fait différentes. Au Niger nous sommes dans un contexte où il y a un État qui fonctionne, rappelle-t-elle et qui gère la sécurité de l’ensemble du pays. » Elle ne nie pas cependant l’aggravation de la situation sécuritaire, et avec elle, de la crise humanitaire qui secoue le pays.Depuis 2012, le Niger est en effet plongé dans un cycle de violence et d’insécurité qui concerne tout ce que l’on appelle le Sahel central. « Le Niger a la particularité d’être sur deux fronts à la fois, dans la zone des trois frontières, et sur le bassin du lac Tchad, poursuit-elle. Ce sont des zones de très grande vulnérabilité (…) Les morts, les enlèvements, les kidnappings, tout cela fragilise énormément les conditions de vie des populations, et appelle à une assistance humanitaire. »

Pour mener à bien ces missions, les ONG au Niger fonctionnent de la même manière qu’en Centrafrique : « Dans la mesure du possible on essaie toujours d’avoir des contacts avec tous les acteurs qui opèrent dans nos zones d’interventions », explique ainsi un responsable humanitaire contacté à Niamey. À la seule et notable différence, selon lui que « pour les jihadistes, dans le Sahel, les ONG françaises sont perçues comme la branche civile de l’armée française, qui les combat des fois dans ces mêmes pays. » Ils deviennent donc des cibles en raison de leur origine, et non plus pour une simple affaire de criminalité.

Les débris du véhicule transportant 6 Français et 2 Nigériens, tués dans une attaque dimanche 9 août 2020, dans la région de Kouré, au sud-est de Niamey, la capitale du Niger.
Les débris du véhicule transportant 6 Français et 2 Nigériens, tués dans une attaque dimanche 9 août 2020, dans la région de Kouré, au sud-est de Niamey, la capitale du Niger. BOUREIMA HAMA / AFP

Après le drame de Kouré, beaucoup ont demandé une meilleure protection des personnels humanitaires, évoquée jusqu’au plus haut niveau. Mais ce jeudi 20 août, dans une lettre ouverte, huit responsables d’ONG françaises ont pointé du doigt les propos du Premier ministre français Jean Castex, qui selon eux, a été trop loin, en « rapprochant la mort de deux soldats français au Burkina Faso en 2019, de celle des personnes assassinées au Niger. » Les auteurs de la lettre rappellent ainsi que leur engagement se fait« au nom des principes cardinaux que revendique le mouvement humanitaire dans son ensemble : ceux de neutralité, d’impartialité et d’indépendance. »

La crainte est grande en effet, que cette volonté de protection n’aggrave encore la position des ONG, en les associant directement à un État ou à un acteur du conflit. D’autres estiment que le renforcement des mesures de sécurité pourrait avoir un impact négatif sur l’action des humanitaires. Déjà, Nicolas a eu des échos qui ne le rassurent pas sur la Centrafrique. « Que ce soit au Quai d’Orsay, au niveau des ONG, on m’a déjà prévenu que les procédures opérationnelles standards allaient être durcies en fonction de ce qui s’est passé au Niger. Pour ma part j’espère qu’ils vont tenir compte du contexte local, s’agace-t-il. Ça peut finir par être contre-productif, si le niveau sécuritaire n’est pas adapté au contexte. » Avant d’ajouter : « Si tu mets trop les gens sous cloche c’est là que tu as un vrai danger. » Déjà soumis à un code de conduite strict établi par chaque ONG (couvre-feu, lieux autorisés à la fréquentation, etc.), les personnels humanitaires pourraient ne pas supporter des restrictions supplémentaires.

La coordinatrice humanitaire du Niger n’en pense pas moins. Les humanitaires, « ce sont des êtres humains qui ont fait le choix de servir, et ce choix, ils en connaissent les implications », précise-t-elle, même s’ils « ne doivent pas s’arrêter de vivre ». Elle rappelle d’ailleurs que les salariés d’Acted tombés dans l’embuscade de la réserve de Kouré « n’étaient pas dans une zone rouge pour la communauté humanitaire. Donc nous allons regarder comment aider la communauté humanitaire à allier les exigences du travail humanitaire à un minimum de bien-être. »

Tout ce qui peut améliorer la protection des humanitaires est le bienvenu, précise Khadiarta Lo Ndiaye, et les ONG et les Nations unies travaillent déjà avec le gouvernement pour voir comment mieux protéger les accès à certaines zones. Mais selon elle « la communauté humanitaire a déjà appris à adapter ces modalités d’opérations à des contextes de sécurité très volatiles. »

Note : Pour des raisons de confidentialité, les personnes dont les noms sont suvis du symbole (*) ont vu leur identité modifiée.

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RFI

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