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Tunisie : ces députées qui bousculent le Parlement

Agitatrices, frondeuses ou tout simplement pugnaces… Un an après les élections législatives d’octobre 2019 en Tunisie, trois personnalités féminines se démarquent au sein du Parlement, malgré un positionnement aux antipodes sur le plan idéologique. La sociale-démocrate Samia Abbou, l’islamo-conservatrice Yamina Zoghlami et la nostalgique de l’ancien régime Abir Moussi partagent tout de même un point commun : le coût de leur engagement politique, bien plus conséquent que celui acquitté par leurs homologues masculins, alors qu’elles demeurent souvent jugées pour leur genre avant leurs idées.

Samia Abbou, égérie anticorruption

« Mes détracteurs disent que j’aboie parce que je parle fort. Mais quand un homme fait de même, cela ne choque personne », observe Samia Abbou, 54 ans. Les cheveux courts et l’œil vif, la députée du Courant démocrate (centre gauche) est l’une des vétéranes du Parlement tunisien. Elue depuis 2011, elle a marqué l’opinion publique avec ses coups de gueule durant la législature 2014-2019. A l’époque, Samia Abbou dénonce l’alliance de l’ancien régime avec les islamo-conservateurs du parti Ennahda qui réinvestissent les structures de l’Etat. Elle s’attelle à exhiber des dossiers de corruption compromettants pour l’exécutif. Si son groupe parlementaire a vu ses sièges augmenter de 3 à 22 lors des dernières législatives, c’est en partie grâce à sa fougue.

Pourtant, l’engagement politique de Samia Abbou est le fruit d’un coup du destin. En 2005, son mari, Mohamed Abbou, avocat et militant des droits humains, écrit un article où il compare le dictateur Zine el-Abidine Ben Ali à Ariel Sharon, alors premier ministre israélien et chef de guerre dans les conflits israélo-arabes. Il passera deux ans et trois mois en prison. C’est le déclic. Elle s’engage au sein du parti où milite son mari, adhère à des organisations de l’opposition et part à la rencontre des familles de prisonniers d’opinion. Elle reprend ses études et devient avocate à l’âge de 45 ans.

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Dix ans après la révolution, sa détermination se voile d’amertume. « Le rétablissement de l’Etat autoritaire sous sa forme policière ou économique, sans compter l’entrée en force des populistes à l’Assemblée, ça me dégoûte », lâche-t-elle. Elle ne cache pas son incompréhension envers les Tunisiens qui, selon elle, votent contre leurs intérêts. Et envers les femmes qui, même elles, la critiquent parfois pour ce qu’elle est et non pas pour les idées qu’elle défend.

Samia Abbou ne se revendique pas comme « féministe », préférant la défense des droits économiques et sociaux, mais se positionne pour l’égalité hommes-femmes dans l’héritage. Sur ce point, elle se distingue de ses deux collègues : Abir Moussi se déclare favorable à titre personnel mais pas législatif, tandis que Yamina Zoghlami s’aligne sur son parti, qui appelle à « l’ouverture d’un débat » mais ne semble pas pressé de s’y atteler.

Yamina Zoghlami, vitrine ambiguë d’Ennahda

Elue depuis la première mandature, Yamina Zoghlami, 50 ans, avoue une déception vis-à-vis des résultats des législatives de 2019, qui ont abouti à « un Parlement dispersé, sans majorité apte à gouverner ni opposition forte ». Elle appartient pourtant au parti islamo-conservateur Ennahda, qui forme le principal bloc parlementaire à l’Assemblée. Ayant milité, comme Samia Abbou, contre la dictature de Ben Ali, sa frustration est grande d’avoir aujourd’hui à partager l’hémicycle avec les oppresseurs d’hier, incarnés par Abir Moussi, ex-secrétaire générale adjointe du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD).

Seule dans sa famille à avoir porté le voile dès l’âge de 15 ans, renvoyée du lycée pour ce choix, elle a rejoint le Mouvement de la tendance islamique, ancêtre d’Ennahda, en s’associant à des cellules clandestines, notamment à l’université. Elle est aujourd’hui une vitrine du parti islamiste. Yamina Zoghlami est omniprésente dans la sphère médiatique pour défendre les positions d’Ennahda, mais aussi parfois pour exprimer des idées à contre-courant d’une formation réputée pour son positionnement conservateur.

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En 2018, elle se prononce en plein hémicycle en faveur de l’éducation sexuelle des enfants. « Cessons de parler de “halal” et “haram” [ce qui est permis ou interdit par l’islam] et initions l’enfant se familiariser avec son corps », déclare-t-elle alors. Déjà en 2013, lors des débats sur la parité hommes-femmes, Yamina Zoghlami avait intimé aux prédicateurs radicaux s’exprimant en public de « se taire » : « On ne permettra jamais un retour de cinquante et cent ans en arrière en ce qui concerne les droits de la femme. Nous disposons de femmes très fortes, prêtes à militer pour défendre nos droits. »

La députée, très active dans sa circonscription, a su gagner la fidélité de ses électeurs grâce à son travail dans les quartiers populaires de Tunis, qu’elle retransmet souvent en direct sur sa page Facebook. Sa détermination ne l’a pas empêchée de rencontrer des difficultés sur certains dossiers, comme celui concernant la reconnaissance et le dédommagement des martyrs et blessés de la révolution, dont elle a la charge depuis 2011. Elle n’a pas réussi à faire avancer les choses avec les différents gouvernants et au sein même de son parti.

Prompte à soutenir en public le président de l’Assemblée et chef de file d’Ennahda, Rached Ghannouchi, elle se montre plus critique en interne et estime qu’il ne doit pas modifier les statuts du parti pour se maintenir à sa tête lors du prochain congrès, annoncé pour début 2021.

Abir Moussi, pourfendeuse des islamistes

Ses vidéos en direct du Parlement sont devenues virales. La députée du Parti destourien libre (PDL) est devenue la pourfendeuse des islamistes d’Ennahda. Bonne oratrice et adepte de la théâtralité, Abir Moussi, 45 ans, multiplie les discours, bloque le travail de l’Assemblée et peut organiser un sit-in avec d’autres parlementaires, des jours durant, pour marquer son opposition au parti de Rached Ghannouchi.

Après le soulèvement de 2011, qu’elle refuse de qualifier de « révolution » – un déni caractéristique des nostalgiques de l’ancien régime –, Abir Moussi a d’abord peiné à effectuer son retour en politique. Mais voilà deux ans qu’elle gagne en popularité à l’Assemblée, où son pupitre est orné d’une photo de l’ancien leader Habib Bourguiba, un héritage destourien que beaucoup lui contestent. La persévérance de celle qui s’enorgueillit de « ne jamais avoir retourné [sa] veste » séduit les déçus de la révolution et les anti-islamistes.

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Ses coups d’éclat sont à double tranchant. Certains l’accusent de lancer des polémiques incessantes pour dissimuler un manque de vision et de programme politique. Son refus de négocier lui cause des préjudices au sein du Parlement, où elle ne parvient pas à nouer des alliances. Malgré son positionnement controversé, elle a récemment reçu des marques de solidarité de tous les bords politiques après une violente attaque machiste du député populiste Seifeddine Makhlouf, de la Coalition pour la dignité.

Le monde

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